Ce lundi 6 avril, les choses sérieuses commencent: Solal passe sur le banc d’essais pour une semaine de navigation intensive. Particularité: un seul marin à bord! Si c’est une grande première pour le bateau, c’est aussi et surtout une grande première pour son skipper, pour qui la navigation en solitaire relevait jusque-là du fantasme le plus inaccessible. Sur la route d’Ostende, et après avoir laissé un petit mot de circonstance sur la table de la cuisine au cas où ce voyage devrait me conduire jusqu’à la Jérusalem céleste, je cogite ferme. Les récits de Moitessier, ainsi que le contenu passionnant d’un bouquin que je lis sur les tourdumondistes solitaires me reviennent par bribes tandis que défilent les kilomètres et que je laisse derrière moi Ternat, Alost, Gand et Bruges. Ce n’est pas - on l’a compris - sans une pointe d’anxiété que j’aborde ces petites vacances. Ma hantise la plus forte est de tomber du bateau. La mer fait pour l’instant 8°, ce qui laisse à celui qui s’y trempe un peu moins de 30 minutes pour terminer son bain. Sans quoi, c’est la Jérusalem céleste et son cortège d’angelots… Bigre! Tomber à l’eau est en tout état de cause extrêmement dangereux à cette saison, mais l’idée que personne n’est là pour manœuvrer le bateau en cas d’accident est psychologiquement très dure à assumer. Avec un seul marin à bord, le bateau est souvent sous pilote automatique. Ce qui veut dire que sans skipper, l’embarcation continuerait tranquillement sa course jusqu’au premier obstacle rencontré, la plage ou un cargo. Moralité: s’attacher à tout prix, en toutes circonstances, et faire preuve de la plus grande prudence.
Chargé de conserves en tous genres et de quoi boire trois jours et deux nuits, j’embarque le dimanche 5 avril à 23h30. Le port est comme à l’accoutumée totalement désert et un épais brouillard bouche l’horizon. Le lendemain à 7h30, je largue les amarres pour ma première sortie tout seul. Le temps s’est éclairci et je me retrouve rapidement devant Ostende, en direction du Sud-ouest avec un petit vent de travers. Peu de temps après, cependant, le vent tombe complètement. Solal vit son premier calme plat! Toutes voiles pendantes, le bateau dérive lentement au gré du courant. Aucune importance, puisque mon souhait était de le tester dans toutes les situations. La case « pétole » est cochée: c’est bon, on peut passer à autre chose… Je ris tout seul au milieu de l’eau tant la situation me semble burlesque! Me voilà en train d’essayer de souffler dans mes voiles, à peu près entre le casino et la statue équestre de Léopold II. La chance est avec moi: le vent fait assez rapidement sa réapparition, soufflant doucement mais régulièrement. Au travers, le voilier file 4 nœuds vers la France, à destination de Dunkerque. Le pilote automatique fait des merveilles. Il me permets de m’occuper de la bonne marche du bateau sans être vissé à la barre. Je me rends compte aussi qu’il consomme très peu d’électricité, ce qui est vraiment une bonne chose. Autre gadget dont je mesure l’utilité: le GPS. Il serait en effet sensiblement compliqué de devoir passer des heures à la table à carte à tracer la route quand la sécurité veut qu’on surveille avant tout le paysage, à l’affût des cargos et des (très) rares autres voiliers en promenade. L’abordage reste en effet le principal danger dans cette Mer du Nord ratissée par un nombre hallucinant de rafiots, cargos, chalutiers et tankers, sans compter les bouées qui balisent chenaux et bancs de sable.
La voile en solitaire ne va pas sans une certaine recherche de l’autarcie. Je sors donc la canne à pêche! N’ayant pas l’expérience de Benoît en ce domaine, je mets un temps certain à faire les nœuds et impose à mes doigts une première salve de souffrances. La ligne traîne bientôt derrière le bateau: tous les espoirs sont permis. Pour la première fois depuis que je fais de la voile, je suis seul, vraiment seul. Et je respire! Cette idée que le monde entier est à portée d’étrave me grise complètement. Les sensations que je vis sont précieuses et me serviront certainement de référence lorsqu’il s’agira de penser à l’avenir. Je me sens hors du temps et de l’espace: il n’y a plus que l’instant et, au-delà de l’instant, l’infinité des possibles. Cette sensation vécue que tout reste à gagner et à construire et que l’on sent si cruellement disparaître dans la vie active, cette sensation d’être à la barre de son propre destin dont on est familier quand on a 20 ans, elle revient en force lorsqu’on coupe le lien qui nous relie à la terre et à la marche cadencée du petit monde des hommes. Ce sont en réalité deux systèmes qui s’opposent, se heurtent et se rejettent l’un l’autre. La mer plonge l’homme dans un univers auquel la civilisation a tourné le dos: la Nature, avec son rythme et sa logique propres, dont nous sommes une petite partie et dont il est absurde de vouloir s‘abstraire. En mer, le pouvoir de décision de l’homme est quasi nul. C’est sa capacité d’écoute qui le fera avancer, qui le fera vivre ou survivre, qui le fera trouver sa place au milieu du monde. Il n’y a pas de décision, il n’y a que des réactions: je vais à tel endroit parce que le vent m’y pousse, ma volonté n’a rien à voir la dedans. On ne peut pas défier la nature, tout au plus peut-on tenter de lui opposer une résistance nourrie d‘expérience et d‘intelligence des éléments. Accepter sa place dans quelque chose qui nous dépasse complètement, accepter que notre volonté ne peut s’exercer que dans un cadre limité, en harmonie avec des forces éternelles et un équilibre parfait: c’est pour moi le sens de ma présence sur l’eau, sur un voilier. Et le fait de me sentir pour la première fois confronté seul à cette réalité est profondément exaltant. Je suis certain que le malaise de l’humanité provient de la rupture de continuité que vit le monde occidental, ce fossé qui sépare l’homme moderne d’un monde authentique et vrai. Aucune société, si raffinée soit-elle, aucun art, aucun savoir ne se substituera jamais à l’Equilibre qui sous-tend le monde dans lequel nous vivons, qui est étranger à toute construction humaine.
A 16h30, Dunkerque est en vue. La passe de Zuydcoot est déjà un souvenir et il est temps de penser à la phase d’approche. La grande inconnue, c’est la manière d’atterrir quand on est seul à bord, et qu’il n’y a donc personne pour sauter du bateau et l’amarrer… Sous pilote automatique dans le chenal, j’affale la grand voile, la ferle, place amarres et défenses et tente de faire baisser mon rythme cardiaque qui s’accélère au fur et à mesure que le port approche. Le passage d’un gros hors-bord sème la panique parmi les voiliers: à fond de caisse, celui-ci crée des vagues qui manquent de mettre tout le monde à l’eau. Le ponton visiteurs est encombré de bateaux de pêche, sur deux rangées. Il va donc falloir se trouver un place libre à l’intérieur, en espérant que les occupants sont en voyage, ou à sec pour carénage. Je choisi un place qui me permet d’entrer face au vent. De cette manière, le bateau une fois arrêté par le moteur n’aura pas envie d’aller caresser de l’étrave le bord du ponton. Je veille aussi à ce que la place d’à côté soit occupée, afin de « coincer » Solal entre le catway et le voisin. Manœuvre réussie! Mais c’est un peu tremblotant que je fais mes nœuds de taquet et que je me défais de mon équipement. La magie a pris fin, et avec elle mes réflexions philosophico-aquatiques. Me revoici sur la terre des hommes, avec pour l’occasion une ambiance très « chti », dans ce cadre tout à fait déprimant qu’est le port de Dunkerque. Qu’est Dunkerque tout court, en fait. Après deux ou trois courses au magasin d’accastillage et à la poissonnerie (la pêche n’a rien donné…), j’avale une sole aux petits pois et carottes et m’effondre dans la cabine avant où j’ai installé mon lit. Il est 21h quand je ferme les yeux, bercé par les mouvements doux du bateau.
Au terme d’une nuit passablement agitée, passée à ordonner les émotions de la veille, me voici tout équipé dès le petit matin pour la suite du voyage. Je dois vite me rendre à l’évidence que mon projet de continuer à descendre vers Calais puis Boulogne devra être remis à plus tard: un fort vent de Sud-ouest oblige à remonter vers la Hollande. Qu’à cela ne tienne donc, la belle carte marine que j’ai achetée la veille servira plus tard. Je pense un instant tenter Gravelines, une jolie cité à la Vauban 10 milles plus au sud, mais je renonce définitivement une fois en mer. Cap au Nord-est, donc, à grande vitesse au vent arrière. Après avoir franchi dans l’autre sens la passe de Zuydcoot, je tangonne le génois et installe la retenue de bôme. Voile en ciseaux - de loin la plus belle allure -, je poursuis ma route et fixe mon atterrissage à Zeebruges. On est mardi et Florence doit me rejoindre dans la soirée pour une ballade en mer le lendemain. A midi, je me cuisine un bon petit dîner. Première fois que je cuisine en navigation: les casseroles dansent dans tous les sens, mais la cuisinière sur cardan fait son office et le petit plat que j’en tire est d’un grand réconfort. Il ne manque vraiment plus que l’eau courante pour que la cuisine soit vraiment opérationnelle. Ca viendra. Les grues de Zeebruges apparaissent bientôt à l’horizon, dressée comme des squelettes d’iguanodons sinistres. Comme toujours, la mer devant Zeebruges est plus forte qu’ailleurs. Le bateau surfe sur le dos des vagues, dans un bouillonnement d’écume et de soleil. Je décide d’aller dans la Westhinder Marina, le bassin privé où Channel Sailing amarre sa flotte de bateaux et où nous avons passé de nombreux week-ends. Avec un peu de chance, je pourrai m’y amarrer gratuitement pour la nuit. Et puis, s’il n’y a personne, je connais le code de la porte d’accès… Personne, en effet! A part un gars d’une soixantaine d’année préparant son bateau pour sa sortie de l’eau, le port est désert et la plupart des voiliers de Channel Sailing sont à leur place. Ca doit être la crise… En dix minutes de conversation, l’homme - du genre « Regarde bien, mon p’tit, tu as devant toi une réplique de Rackham le Rouge » - me dit qu’il sort en moyenne 80 fois par an en mer, qu’il sort en moyenne 80 fois par an en mer et que, de toute façon, il sort en moyenne 80 fois par an en mer. On le saura. Je ne peux m’empêcher de le plaindre: 80 fois des ronds dans l’eau devant Zeebruges sur l’année, c’est 80 fois l’occasion de regretter d’avoir un voilier. C’est laid, pollué et encombré de paquebots en tous genres. Bref. Après avoir fait un grand ménage en vue de l’arrivée d’une demoiselle, je pars chercher Florence à la gare. Je sens quand même que j’ai aligné 8 heures de bateau sur la journée. Voici Florence qui arrive apportant le repas du soir et qui découvre Solal sur l’eau (après avoir contribué à son nettoyage, à Vilvorde). La nuit est douce et calme, seul le tumulte des grues déchargeant les porte-containers au loin parvient jusqu’à nous.
Nous quittons la Westhinder Marina de grand matin, sous une pluie battante que les rafales de vent rendent très désagréable. C’est qu’aujourd’hui, ça souffle! Le beau temps de la veille n’est plus qu’un souvenir. C’est incroyable de constater à quel point la météo peu opérer un changement radical dans la perception qu’on a d’un endroit. La côte a perdu son air bon enfant et a repris son visage hostile des mauvais jours. Florence fait son baptême de mer. Je sens une pointe d’inquiétude chez ma passagère à la manière dont le bateau se cabre dans le chenal, grand voile au deuxième ris et génois encore totalement enroulé… On se détend doucement, et à la sortie du port, cap sur la Hollande. Il y a un bon 6 Beaufort établi, rafales à 7. Vent de travers, nous décollons littéralement vers le Nord-est et prévoyons une arrivée à Vlissingen en début d’après-midi. Très légèrement toilé, le bateau vrombit à travers les vagues et réalise des belles pointes de vitesse. 10 nœuds sur le fond! Je n’ai jamais fait ça avec un bateau de location. Vieux bac, peut-être, le Solal, mais rudement marin! Dans la cabine, la radio crachote des mises en garde dont je ne perçoit que des bribes: « … gale warning… force 8... ». Bon, on va droit sur le coup de vent. Florence barre vaillamment mais je sens qu’il fera bon passer l’après-midi à l’abri. Traverser l’Escaut par un temps pareil n’est pas une mince affaire. Avec le courant, tout va très vite, surtout les cargos et il faut se faufiler en jonglant avec le vent et en évitant les bouées qui balisent le chenal. Sans compter que les bancs de sable ne sont jamais bien loin. Bref, il n’y a pas franchement intérêt, dans ces conditions, à ce que qu’un problème quelconque survienne. C’est en me faisant cette réflexion que je mets le contact du moteur et que je lance le démarreur… Le bruit m’alerte immédiatement: gaz à fond, on tourne à un régime de loin inférieur à celui du ralenti. Incrédule, je pompe sur la manette des gaz et coupe court à toute discussion, puisque le moteur s’éteint. Gloups et re-gloups. On est mal.
Ma première réaction fut de conserver le bateau manœuvrant. Je renvoie donc du génois afin de garder de la puissance. Au près serré, nous remontons le vent en longeant la côte, jusqu’à pouvoir pointer l’étrave dans le petit chenal de Vlissingen. Je suis cependant obligé de reporter mon entrée à plus tard, à cause du courant qui me pousse dangereusement vers la jetée ouest. Après avoir franchement dépassé l’entrée du port, je m’engouffre dans le chenal. Pas question évidemment de rentrer dans le bassin des plaisanciers à la voile! Je dirige donc le bateau dans la zone occupée par les bateaux pilote, affale la grand voile et enroule le génois une fois au milieu et me laisse gentiment dériver jusqu’au quai, non sans avoir précipitamment sorti deux bouées pour amortir le choc. Deux marins nous aident à amarrer Solal et nous disent… mais le son de leur voix est subitement couvert par le rugissement du bateau pilote dont nous avons pris la place et qui rentre au port après sa mission. Je crains le pire. M’a-t-il vu? Oui! Le monstre se range à couple d’un autre bateau et le capitaine m’engage à faire vite parce que ma présence dans cette ruche aquatique est vraiment problématique. Par chance, je sais quelle est l’origine de la panne: le filtre à mazout, comme à Hansweert il y a 3 mois! Je remplace donc le filtre encrassé par un filtre neuf que je conservais précieusement à bord. En 10 minutes le moteur tourne comme une horloge. Je récupère Florence encore harnachée comme pour braver un ouragan et nous voici à faire des ronds dans l’eau devant le port de plaisance. Nous attendons sans succès que le responsable vienne lever le pont et nous permette de rentrer à l’abri du vent maintenant établi à 7 Beaufort. Un tour, deux tours, cinq tours et pas de réponse à la VHF. Je sors alors mon klaxon de stade de foot et sonne tant et plus. Le cuistot du bar du port sort finalement en tablier et nous ouvre le pont. Après un ultime chipotage dû au vent, nous amarrons Solal et poussons un profond soupir de soulagement.
La morale de toute cette histoire? Elle est multiple: d’abord, bateau et équipage sont sains et saufs. Ensuite, le moteur n’aime décidément pas être secoué. Si mer agitée égale panne, on vivra encore de nombreuses situations du genre. Inacceptable! Il faut donc toutes affaires cessantes trouver une solution durable à ce problème. On se souviendra aussi que l’estuaire de l’Escaut est l’objet de courants phénoménaux (3 à 4 nœuds!). Accessoirement, je m’étonne de ce que Florence n’ait pas paniqué. Elle me concède qu’elle n’a pas un instant imaginé que nous étions dans une situation délicate, pour la simple raison que je n’ai pour ainsi dire pas ouvert la bouche jusqu’à notre amarrage chez les pilotes. J’imagine que c’est le comportement adopté par les pilotes de ligne lorsque leur avion commence à perdre de l’altitude, que le crash approche et que les passagers en sont à l’apéro… Allez, tchin tchin, aux vacances! Et BOUM! La principale leçon pour moi: ne compter sur le moteur que comme auxiliaire et ne pas faire reposer la sécurité du bateau et de l’équipage sur lui. La voile reste le moyen le plus sûr de garder le contrôle sur la trajectoire (pourvu qu’il y ait du vent!).
Après un petit repas qui nous rend quelques couleurs, j’accompagne Florence au terminal des ferrys à destination de Breskens et la laisse entamer le voyage de 4 bonnes heures qui la ramènera à Bruxelles. Pour ma part, je décide de mettre en pratique la bonne résolution du jour, et pars à la recherche d’un magasin d’accastillage afin de placer sur mon circuit de carburant un pré-filtre destiné à arrêter les particules les plus volumineuses et donc à protéger le filtre fin. La boutique la plus proche est à Middelburg. Un chemin rectiligne longeant le canal y conduit en deux heures de marche. J’arrive à 17h et me précipite dans le magasin installé sur une vieille péniche. J’achète le matériel nécessaire et aussi un radeau de survie par la même occasion, histoire que si j’ai moins de chance la prochaine fois tout ne soit pas perdu! De retour à Vlissingen (en bus - le radeau fait 35 kilos), je décide finalement de remettre au lendemain la pose du pré-filtre. Je préfère être à Ostende pour cela, afin de ne pas risquer d’être coincé à Vlissingen si quelque chose devait foirer. Une parenthèse à ce niveau: les hollandais sont fous. 18€ la nuit pour un petit bateau et une personne, auxquels viennent s’ajouter un euro par douche, 3 euros pour l’électricité et un euro pour l’eau courante. Non mais! Je fais donc de modestes bricolages et m’effondre vite dans mon lit sans demander mon reste.
La suite au prochain numéro...

