Ce 27 décembre 2009, cela faisait un an que Solal est à l'eau! Une petite semaine de vacances à bord ont permis de faire un grand pas au niveau de l'habitabilité du bateau. Aidé de mon vieil ami Jer, j'ai poncé et repeint tout le carré et placé de belles boiseries vernies couleur "vieil acajou". La première journée de travaux a été agitée. Un bon 8 Beaufort d'ouest, et voilà le RYCO transformé en champ de bataille. Le roulis a eu vite fait de rendre les opérations un peu délicates. Au final, un carré très classe. J'ai aussi ramené le régulateur d'allure que j'aimerais installer, mais à mon avis il attendra le printemps.
Après un nouvel an des plus sympathiques à bord, je sors en mer accompagné de Maria, une jeune voyageuse accueillie sur Solal la veille. Ma chouette collègue Fantômette, arrivée peu après Maria à bord pour la fête, profite des qualités de "vaporetto" de Solal pour se rendre à Ostende centre et observer nos voiles depuis la plage, baignée d'un doux soleil.
Partir un vendredi, et avec une femme à bord! J'en connais qui n'auraient pas manqué de m'engueuler! Qu'à cela ne tienne: le soleil brille, le vent souffle et les moutons sur la mer nous invitent à jouer avec eux.Seul voilier en mer en ce premier jour de l'an, nous tirons quelques bords devant Ostende et profitons de la magie de l'instant. Retour vers le port et... boum! feu rouge, à l'instant où nous entrons dans le chenal. Je ne comprendrai jamais: trois quarts d'heure à poirauter à la cape et sous toutes les allures pour attendre qu'un remorqueur gros comme deux Fiat Punto sortent fièrement du port. Je suis sûr que les copains du "port controle" on voulu me faire une blague. Ah si seulement c'était vrai! Si seulement je sentais de leur part une quelconque amitié pour les motivés qui sortent en mer le 1er janvier. Mais non. Rien, et toujours la main lourde sur le bouton "rouge" de leur loupiote à trois positions. De retour au port, je me fais la réfléxion suivante: il n'y avait vraiment pas de meilleure manière pour moi de commencer l'année! Bienvenue à bord à tout le monde!

Contribution d'une convive
"Au fil de Solal", par Fantômette
"Il y a des éléments que l’on aime et qui, s’ils se transforment en masse incontrôlable, peuvent terroriser. L’air, la mer… même la terre elle-même parfois.
La transformation de l’air en masse solide peut devenir un cauchemar, surtout si l’on est dans les airs et qu’on regarde avec désespoir la terre d’en haut car on ignore encore à ce moment là si on va pouvoir y revenir. Marcher, embrasser les gens que l’on aime, respirer les fleurs. Regarder la mer. Par exemple. Etre sur un élément stable et regarder le mouvement au loin, à l’horizon. Comme un joli tableau. Ce mouvement-là, de loin, est plutôt générateur d’images. On voyage tout en restant sur place.
Le 31 décembre 2009, je troque avec joie ma robe, mes bas, mon joli collier et mes hauts talons destinés à une soirée des plus glamours pour une vieille paire de jeans, des bottes en caoutchouc, un bonnet bien chaud, des pulls multicouches pour aller réveillonner à bord du SOLAL à Ostende. J’emporte avec moi le strict nécessaire au sommeil, de quoi aller courir le jour de l’an neuf et un peu de Renaissance italienne. Et bien sûr, l’inévitable bouteille de champagne du 31 décembre. Quoique… 31 ou pas, vu l’occasion je l’aurais sans doute emmenée avec moi aussi.

Dans le train vers Ostende, à vive allure, je me dis tout de même que je vais retrouver une personne que je connais à peine, Jérôme notre hôte marin, et une inconnue, Maria, accueillie par Jérôme pour l’occasion. Moi qui ne m’entoure généralement que d’une tribu connue et reconnue depuis des lunes car je suis d’un naturel méfiant, passer le cap de l’an neuf sur un bateau avec deux « inconnus » était la surprise la plus totale. Avec beaucoup de classe, Jérôme est venu me réceptionner à la sortie de la gare et nous sommes partis tous les 3 faire une longue et belle promenade dans le froid et le vent, au bord de la mer. Jusqu’au Coq. A quelques kilomètres de moi, mes petits neveux adorés réveillonnaient sur la côte, chez Mushi, leur grand-mère maternelle. Jusque là l’élément est familier : la plage, la mer au loin, le vent, les mouettes, la halte chocolat chaud face à la mer sur la digue, la digue elle-même. Tout est sous contrôle.
Et puis SOLAL. Un beau voilier au charme vintage qui est atteint en marchant concentrée sans flipper (enfin j’essaie) sur ponts et pontons à peine en mouvement. C’est justement ce mouvement à peine perceptible qui me fait penser que là commence la phase inconnue du voyage. Le mouvement.
On s’est installés, Solal est aussi beau à l’intérieur qu’à l’extérieur. On a préparé, on a beaucoup parlé, on a ri, on a aidé Jérôme à cuisiner, ou plutôt on l’a regardé faire. Là, tout en parlant, j’ai réalisé que tout était presque normal. Sauf par moments. Le mouvement qui fait que je m’arrête de parler…car ça bouge. Le temps de réaliser qu’en fait nous sommes sur l’eau et que c’est NORMAL le mouvement sur l’eau. Tout va bien me dit Jérôme, tout va bien. On boit bien et ça tangue. Là aussi c’est normal, que ça tangue un peu quand on boit. Le lâcher prise commence.

Ostende. Une de mes villes préférées en Belgique. La ville de mon grand père belge spirituel qui a choisi de filer à l’anglaise juste après l’été 1999. Je lui en ai beaucoup voulu. Je pense n’avoir jamais autant pleuré à un enterrement. Son surnom entre nous était Démocrite. L’unique carte postale que l’on m’ait jamais envoyé d’Ostende est de lui. Bref la Belgique dans mes tripes, c’est un peu lui aussi. Moi qui ai toujours regardé vers le Sud, comme si une partie de mon âme y était restée et que j’étais née ici par accident. Qui m’aurait dit un jour que je me retrouverais à fêter la fin de la première décennie du XXIe sur l’estacade d’Ostende, peinte, repeinte mais aussi filmée et racontée ? Ostende, reine des plages.
Nous avons laissé Solal et nous avons donc pris la voiture emmitouflés façon Grand Nord vers l’estacade. Emportant avec nous les bulles. Il a fallu un certain courage après le repas divin dont Jérôme nous avait « régalé » (le mot est faible). Il y a d’abord eu les croquettes aux crevettes délicieuses avec un peu de salade. Un peu d’Italie (ça fait toujours plaisir) entre deux et puis la sole exquise et les chicons braisés. Pas celle qui sort du Delhaize mais celle pêchée la veille et qui vient du marché… justement. Jérôme est un excellent cuisinier. Ca tombe bien, j’adore manger. Le froid est polaire, et là ça va, on est joyeux, on dit des choses absurdes et belles à la fois, on tangue à peine mais on ne sait plus si c’est la mer, la terre, le vin ou le vent… ou le tout ensemble. Pas grave. On est bien. La mer est assez déchaînée (enfin pour moi) et sous l’estacade, c’est tempête. Nous sommes au dessus, bien protégés du froid, heureux avec les bulles dans le verre, et les feux d’artifice au loin et dans la tête. Je jette à la mer une feuille de palmier après qu’on lui ai chacun livré un vœu.
2 heures du matin. Je suis dans ma couchette et je viens d’éteindre. L’estacade nous a bien réveillés et nous sommes rentrés. Tout le monde s’est endormi sauf moi. Là dans le silence et la nuit, j’ai senti qu’au dessous de moi, il se passe quelque chose. C’est la berceuse de l’eau. Elle n’est pas pareille aux autres. On dirait qu’elle très ancienne, c’est peut-être la plus ancienne berceuse du monde en fait. Et on a beau être inquiets par les bruits inconnus, crissements de cordes et autres mouvements soudains ou moins, elle est toujours là. On ne peut que fermer les yeux.
A la maison, j’ai un réveil matin très sophistiqué. Je peux choisir de me réveiller en douceur avec de la lumière progressive ou avec des pièces sonores. J’évite en général les extraits de musique classique, il sont vraiment terribles ! Mais au rayon nature il ya les oiseaux, les oiseaux ruisseau et arbres au vent, mais aussi la mer et les mouettes.
Ce matin je n’en ai pas besoin. Au programme : mouettes en liberté par grand ciel bleu azur et froid de canard. Petit déjeuner, rires, un peu d’internet, vaisselle dans les toilettes/douches du yacht club. C’est un des nombreux côtés sportifs du bateau paraît-il, il faut traverser les ponts et pontons avec de la vaisselle à aller faire et dans ce cas-ci une vaisselle post nouvel an…. Bien sûr le luxe de tout cela s’est de se dire que notre maison nous attend avec eau chaude, chauffage et le reste..
Je cours le long des docks. L’air qui entre dans mes poumons est juste assez glacial pour anesthésier le tout. Je cours sur du béton bien dur et je sais que j’aurais mal après mais la plage est loin et pas de terrain plus mou dans le coin. Tant pis. Après une petite demi-heure de course, je suis recroquevillée sur le pont de Solal, au soleil, en train de savourer la montée d’endorphine sur fond de berceuse naturelle et le son des mouettes. Ce moment résonne encore en moi tous les jours. Mon corps semble passer du mouvement au non mouvement assez tranquillement. En fait on dirait que c’est mon corps et moi qui nous stabilisons.
Jérôme, juste à côté, essaie de fixer quelque chose qui m’échappe totalement et lance des jurons car ça ne marche pas. Il faut qu’il fasse attention, il finira par se transformer en vieux marin si ça continue…

En fait j’ai assez peu parlé de Maria mais des trois c’est celle qui mine de rien va nous surprendre le plus. Elle veut sortir en mer. Je veux dire sur la mer, la vraie, celle que je regarde au loin quand je suis à la plage. Pas la berceuse du port d’attache de Solal. La vraie, celle qui se transforme en masse solide et qui vous arrache à vous-même. Enfin je suppose. Je n’y ai jamais été. Même Jérôme est prudent, il fait vraiment très froid et ça bouge bien. Trop fatiguée de ma nuit bonne mais trop courte je ne me sens pas prête et me dis qu’une promenade à Ostende sera belle aussi. Nous partons et je profite de la promenade en mode post berceuse vers le port où Jérôme et Maria me déposeront avant de partir. J’ai une petite pointe d’inquiétude en les laissant, il fait vraiment froid et la mer au loin est bien dense.
Ostende, reine des digues et des plages. Là je sens que quelque chose en moi à bougé. Je suis habillée n’importe comment, je m’achète un sandwich et essaie de me trouver un coin au soleil où aller tranquillement envoyer mes vœux et ronronner. Je sens quelque chose d’étrange. Je me promène sur ce qui était la digue autrefois mais qui est en chantier et je vois Solal secoué au loin. Je reste figée à le regarder et j’ai un peu peur. Je suis du côté de la digue face à la mer, mon point de vue habituel. Mais quelque chose a changé. Je me sens dans un no man’s land. Plus de repères habituels et pas de nouveaux non plus. Je suis pourtant du bon côté de la carte postale. Le bateau est à sa place sur la mer. Mais moi ? C’est étrange de penser aussi que toutes mes affaires sont là face à moi, dans l’eau qui bouge fort. Que Jérôme et Maria sont là aussi. Je vais ronronner pendant au soleil à l’abri du vent plus loin sur la digue.
Une heure et demi plus tard Jérôme et Maria fourbus mais souriants sont de retour. Moi aussi et je suis contente de les retrouver.
Maria et moi rentrerons vers Bruxelles avec le train de 20h43. Avant cela nous aurons plié nos affaires, fait nos valises, bu un thé, surfé un peu, parlé un peu, dit au revoir à Solal, et nous aurons fait le diner du 1er janvier de l’au-revoir très tôt dans un restaurant ostendais avec comme il se doit des moules et des frites. Il n’y avait pas meilleure façon de terminer ce beau cap et ces 36 heures magiques. Nous avons salué Jérôme.
Je n’ai aucune envie de rentrer mais c’est comme ça la vie.

Merci Jérôme pour ce beau passage à 2010 et Solal, dès que l’air aura gagné quelques degrés, je reviens quand tu veux."